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Nom du blog :
martineden
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Catégorie :
Blog Voyage
Date de création :
15.05.2008
Dernière mise à jour :
13.10.2008
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Culatra l'orpheline

Posté le 13.10.2008 par martineden
Vila Réal de San Antonio.

Extirpés de la douceur de Alvor, le voyage continue. Aller voir plus loin si c’est mieux, étonnant, différent. Et nous avons atterri à Culatra…
Quand le grand créateur a défini les contours de la péninsule Ibérique, tout en bas, d’un coup de tranchant de la main, il a arrêté les côtes juste en face de Faro. Tout à sa besogne, il ne prit garde au petit bourrelet de sable que sa dextre avait laissé le long de ses doigts. C’est ainsi que l’île de Culatra fut créée et ignorée. Longue langue de désert, orpheline et délaissée, qui lutte avec la mer pour sa survie. Les maisons y sont basses et les hommes et leurs chiens, immenses. On ne voit ni les pieds des premières ni les pattes des seconds. Le sable les cache, remonte le long des murs et des chevilles. Pas de rues, juste un parterre d’arène planté de mégots, de papiers, de canettes de bière. L’Europe et ses grenelles de l’environnement sont bien loin. On ne donne rien à Culatra, et Culatra ne réclame rien. L’eau courante y est un rêve, et l’électricité la corvée des groupes électrogènes. La pauvreté n’est pas la misère si l’on calcule la différence entre celles-ci à l’aulne de la gaîté de vivre. Car, le soir, des bars de Culatra montent des rires, des résonances de jeux, des éclats de joie. Et quand l’étranger passe entre les murs, la démarche malhabile, les jambes écartées sur le sol de cirque, ce qui reste de lune projette des ombres grotesques qui font peur aux chiens. Ils aboient et grognent sur ces inconnus, tellement peu habitués à ce que l’on vienne les visiter. L’île est enfant de divorcés. Adoptée par papa, le sable, et maman, la mer. Ceux-ci ne s’entendent plus, se regardent mais ne se parlent plus. Chacun en veux la garde. Culatra est déchirée. Avant le village, le désert. Après, le désert encore. Des dizaines de kilomètres de dunes, sans arbres. Une végétation d’avare, de figuiers de barbarie, d’aloes. Tout parait comme dans un rêve d’Arizona où les poissons se faufilent en planant entre les cactus. De temps en temps, un petit gué nous met de l’eau salée jusqu’à la ceinture et nous rappelle que la mer à toujours des vues sur cette terre. Une grande éolienne de poutrelles rouillées, tombée sur la place du village, a trouvé une seconde vie d’étendage à linge. Sur les toits, les cuves de récupération d’eau de pluie, servent de baignoire à des gosses dénudés. Et quand ceux-ci en descendent, ils jouent à pousser les wagonnets de la vieille mine de sel abandonnée. Ainsi va la vie à Culatra l’orpheline, et après une semaine sur l’île, nous comprenons pourquoi celle-ci ne demandera jamais rien à personne, peut-être parce qu’elle a tout…

( Nous remontons le Guadiana, la semaine prochaine, jusqu’à Alcoutim. Certainement pour y passer l’hiver. Aurons-nous accès au web ? )



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Jorge, Chico, Paolo et les autres...

Posté le 25.09.2008 par martineden
Alvor toujours...

Sur la photo : Jorge, passager clandestin adopté par l’équipage. Félin portugais donné par un jardinier anglais au bateau des français. Au milieu des cheddars et des goudas, notre camembert détonne. Les pêcheurs s’habituent à nous, d’autant plus que Gros Nono est devenu leur peintre officiel. Une trentaine de portraits plus tard, d’eux, de leurs femmes, de leurs enfants, le troc de l’aquarelle permet de ne pas entamer la caisse de bord : poissons, poulpe et coquillages à volonté. Mais ne surtout pas croire que l’aquarelle est facile, le sujet se dérobe souvent, le sourire se fait pudeur, le visage s’estompe avant même que le saisir. Le plus ardu se trouve dans le regard. L’œil du pêcheur d’Alvor est ainsi fait qu’on y aperçoit sa vertu. Leurs prunelles disent quelle quantité d’homme se trouve en eux. Ils s’affirment par la lumière qui se trouve sous leurs sourcils. Les petites consciences des villes que je connais, clignent de l’œil, ici, la pupille jette des éclairs. Si rien ne brille sous les paupières, c’est que rien ne pense dans le cerveau, c’est que rien n’aime dans le cœur. Et celui qui aime, veut. La résolution des hommes d’ici met des flammes dans les yeux comme une combustion de leurs pensées timides. Nous avons quitté un monde ou avoir une opinion se doit d’être la règle. Quelle forfaiture ! Et pour quel résultat… Nous apprenons avec les pêcheurs l’opiniâtreté, et l’opiniâtreté les rend sublime.
Ainsi va le voyage. Nous attendons le bon vent pour courir de l’eau. La direction importe peu. Madère ou le Maroc ? L’une perle de l’Atlantique, l’autre continent. Deux îles après tout. Aller où ? Là. Là ? Qu’est-ce ? Et qu’y a t-il ? C’est la curiosité des choses défendues, car de notre côté les ponts autour de l’homme se construisent et se rompent à chaque départ. Mais le défendu attire. La semaine prochaine tout se décide. Mais peut-être remonterons-nous à Alvor pour y passer l’hiver ? Une place de pêcheur de poulpe s’y libère…

Alvor la rose

Posté le 12.08.2008 par martineden
Alvor.

Toujours au paradis d’Alvor. Certainement jusqu’à fin septembre, avant de prendre la direction de Madère.
En attendant la vie est rose comme les levers de lune. Comme les éléphants du matin après les soirées d’absinthe. Comme les pain-killers prescrits par Paloma Rios, la dentiste brésilienne qui soigne ma dent. Comme, quand Nicks lui parlait, les joues de l’amie venue nous voir. Rose comme l’épiderme des Anglais en vacances, in the morning. Comme la cicatrice en étoile sur le front de Jojo après une chute dans le cockpit. Comme les flamands qui volent sur nos têtes, même si d’autres Flamands, non moins roses sont belges. Rose comme, après la baffe, l’œil du con qui nous frôlait avec son scooter des mers. Comme les huîtres du capitaine. Comme l’anagramme de Eros. Comme les Rasors Fish de George. Comme la façade du bar de Marilia le soir vers les dix-huit heures. Comme les culottes que Kuchrina fait sécher sur ses filières. Rose, comme le prénom de la caissière de chez Marcellino qui ferme les yeux sur nos larcins quotidiens en échange de la moitié du butin. Comme les mers des aquarelles de Franck. Comme Paloma Rose, à moins que ce ne soit Pamela, en tout cas Lynchéenne et bien vivante. Rose comme les reflets de la bière Cristal quand on lève sa bouteille vers le ciel. Comme la poussière des vents du Maroc, juste en face. Comme l’amoncellement étincelant des coquillages sous la lame. Comme les amandes sur les collines qui mènent à Portimao. Comme l’intérieur des figues qui ploient les branches sur le sentier. Comme le sourire sans dent de la vendeuse de légumes borgne.
Les journées passent vite. Lire, dormir, écrire, pêcher, voler, peindre, baiser, s’amuser, nager, manger, discuter… Et pas forcément dans cet ordre là. Que ceux qui nous croient en vacances essayent donc de tenir ce programme quotidien. Bon courage !

Le temple d'Alvor

Posté le 16.07.2008 par martineden
Alvor.

Et voilà que nous avons posé notre pioche dans une lagune perdue non loin de Lagos. L’entrée difficile pour cause de bancs de sables mouvants effectue un tri salutaire parmi les voiliers au mouillage. Une vingtaine, au pied d’un village de carte postale, blanc dehors, plus sombre au-dedans. Certains sont là depuis six mois, d’autres depuis vingt ans. Une communauté de Romanichelles de la mer, des coureurs d’eau qui cherchent des temples. Deux belges, cinq anglais, trois hollandais, deux allemands, trois français dont nous. Des rencontres de gens qui les fuient. Des repris de justice qui rêvent de sociétés belles et rebelles, pas moches et remoches. Des discussions tardives d’adolescents ou d’adultes renaissants, sur les ponts, sous les ponts. Se joignent à nous un lituanien et un italien qui vivent dans les rochers, sous des parasols coca-cola. Il y a Jacques, 75 ans, retraité à 80 euros par mois, recherché pour vente de dvd piratés. Il y a Nicolas et Valérie, avec enfants et chien, qui partent vers Madère, recherchés pour piratage industriel. Il y a Chris, qui retape un remorqueur ancestral, direction la Croatie, recherché pour insulte à la monarchie. Et Daniel, 22 ans autour du monde, femme et enfants indonésiens, le dernier à 2 mois, recherché pour trafic de drogue. Il y a Franck, le petit jeune, qui aimerait tant être recherché lui aussi. Vu comme il se démène, il va trouver sans problèmes. Il y a nous bien sûr… Et on parle de réalité, de la notre. De vent, de naufrage, de douche, de pêche aux coques, de boudha, de requins qui ne sont que de grosses sardines, d’astuces pour voler dans les supermarchés. On se croyait seul, on ne l’est pas et ça rassure.
Derrière le bateau de ce soir, à l’heure de repartir, il y a un chapelet d’annexes qui flottent. Bombard n’y retrouverait pas ses petits. Et puis il y a la musique qui vient du village. Alors bien sûr, c’est l’after au Bolan Bar. La devanture est repeinte aux couleurs de la Jamaïque, les mêmes que celle du Portugal, c’est pratique. La fumée qui en sort ne sent pas le poisson grillé. Les volutes cachent le portrait de Peter Tosh. Le patron maori paye sa Caïpirinha et son herbe. Puis à la fermeture il nous emmène au 13 de la rue. Le bar des Portos. Normalement l’étranger n’y pénètre pas. Normalement… Au fond, le ciel de la cour est recouvert de manguiers. Il y des citrons verts le long des murs qui tombent directement dans ton verre. Les petites cuillères sont trouées, mais c’est pour le sucre de ton absinthe. Par contre les pailles c’est par pour le sucre c’est sûr. Comme chez Bernard, les pales du ventilateur découpent en tranche l’air épais comme du manioc. Du manioc on en rajoute sur notre Feijoada.
Et on discute, on parle intime à des gens qu’on ne connaissait pas hier et que demain on ne verra plus. Enfin demain… Si on part… Car demain soir il y a apéro sur le bateau à tribord. Après-demain peut-être ?

Deux frères

Posté le 10.07.2008 par martineden
Lagos.

Il y a deux caps au bas du Portugal qui marquent le passage vers l’Algarve. Ce sont deux gros morceaux pour les navigateurs. Après tout change : finis les Alizés, terminé la descente vers le Sud. C’est le début de la sécheresse, on file vers l’Est, retour vers l’Espagne.

Le premier cap s’appelle Saint-Vincent, l’autre la Pointe de Sagres. Ils se ressemblent et se font face. Sagres est le nom de la bière nationale Portugaise. C’est comme si nous avions appelé la pointe du Raz : Kronenbourg. Saint-Vincent et Sagres sont tout gentils, tout sympas. Pas très hauts sur l’eau, beaux comme des bateaux volés. Au sommet ils portent des petites casquettes, un phare et un fort. Ils ont de grandes excavations aux pieds, surtout Saint-Vincent, comme si son petit orteil remontait au-dessus des flots. Sagres, lui, on a l’impression qu’il se rase le crâne. En réalité c’est qu’il perd un peu ses cheveux juste sur le dessus. C’est à cause du vent. A Saint-Vincent, entre les jambes de granit en strates, on entend de loin une musique, comme un concert de dub. A Sagres, un gros rocher en forme de bras semble scarifié d’un prénom de fille. Presque au sommet de Saint-Vincent il y a une protubérance, une grosse roche s’y détache, un testicule mal descendu. Le bas de Sagres est très étroit, le monstre a de petits pieds. On les voit à marée basse. Alors il les recouvre de monceaux d’algues pour les cacher. Saint-Vincent joue avec un arc à viser les nuages, normal, il est sagittaire. Sagres n’est pas bon aux fléchettes, mais comme un capricorne, il s’amuse à les bousculer de la tête. Saint-Vincent sourit tandis que Sagres rigole. Quand un bateau passe Sagres dit « ça le fait ? », Saint-Vincent répond « à fond ! ».

Mais d’eux il faut se méfier. Ne surtout ne rien leur dire. Ils sont à prendre avec des pincettes. Ce sont des boules de nerfs. Ils ont leurs humeurs… Ne dites rien qui pourrait leur déplaire. N’entamez pas une partie, ils sont très mauvais joueurs. Pas de provocations. Sinon ils s’énervent, lancent leurs grands bras par-dessus la tête, montent sur leurs chevaux et claquent la porte. Et ça en fait du courant d’air. Ils donnent des coups de pieds dans l’huis qui résonnent comme des défis. La pluie vient alors des vagues, l’écume des nuages, les fantômes du vent se courbent en un instant. Ils vous font la misère. En quelques secondes ils prennent des têtes de Gorgones. Il n’y a plus qu’un versement arrivant des deux côtés à la fois. Tout est ébullition, l’ombre en masse déborde, les cumulus paraissent pris d’une folie giratoire. Les colères des frères sont courtes et imparables. Puis ils se calment aussi vite. Pas rancuniers, ils se taisent. Ne font pas la gueule longtemps et redeviennent tout mignons. Presque désolés, ils essayent alors de se faire pardonner. Ils vous font des petits bisous, vous envoient des dauphins en cadeau, une mer juste clapoteuse comme il faut, une légère brise qui rafraîchit. Jusqu’à la prochaine fois…

(A Moumou et Benji…)

Lisbobo

Posté le 25.06.2008 par martineden
Lisboa.

Pilote automatique réparé. Une semaine sur le Tage. Une semaine de Lisbonne la bien nommée. Les Portugais sont de grands carreleurs, mais de plus grands bâtisseurs encore. Moins à tort et à travers que les Espagnols. Ce sont des bâtisseurs sociologues. Ils n’attendent pas de perdre leurs liens sociaux avant d’essayer de les retisser. La preuve éclatante est leur capitale. Jadis le Tage était une petite rivière. Sur les bords, les fermes étaient reliées par un petit tramway jaune. Les paysans pouvaient ainsi descendre leur récolte jusqu’au port. Puis les rives du Tage se sont éloignées. Alors les Portugais ont construit une grande structure qui va d’une berge à l’autre. La dérive des deux versants étant stoppée, ils s’en sont ensuite servis de pont. C’était un 25 avril…
Tout le long du trajet du tramway jaune ils ont édifié leurs maisons, bien après. Les trottoirs et les rues sont faits de minuscules pavés. Ils ont eu tellement de mal à les tailler, les acheminer et les sertir que quand ils ont fait leur révolution ils n’ont pas pu les jeter. Alors ils ont balancé les œillets qui poussaient entre. C’était aussi un 25 avril…
Quand les Bobos sont arrivés, le grand fléau du vingtième siècle, ils ont eu l’idée de leur réserver le bas de la cité. Les grandes avenues propres au bord de l’eau, les usines rénovées, les musées pour qu’ils fassent leur lard. Pleins de musées surtout. Ils appellent ça Lisbobo.
Eux ils sont restés en haut. La vraie capitale. Celle qui sent la sardine et l’urine. Là où les poubelles ne sont pas ramassées tous les jours, où les voitures ne passent pas si les fenêtres sont ouvertes, où les gens hurlent et font la fête sous le linge des fenêtres. Le Bairro Alto est le logis de ceux qui ne logent pas. Des gens sans aveu, des écumeurs d’aventures, des chasseurs d’expédients, toutes les formes de vêtements et toutes les manières de les porter, les existences en banqueroute, les consciences qui ont déposés leur bilan, ceux qui ont avorté dans leur escalade de la société, les drôles et les drôlesses, les ouvrières et les ouvriers du mal, les scrupules déchirés et les poches percées, les affamés des Tags, les absents du duel social. L’intelligence humaine quoi.
Les moindres latrines sont des chefs-d’œuvre. Les pans de murs, coupés carrément et couverts de rondes bosse ont des attitudes. Les Graffiteurs y ont fait des bas-reliefs devant lesquels on peut rêver. C’est la rencontre de la sauvagerie et de l’orfèvrerie. Ce qui domine c’est l’enchantement. La résultante des difformités accumulées, mystérieusement ajustées est on ne sait quelle beauté citadine. On y sent des préméditations et elles ne sont jamais plus saisissantes que lorsqu’elles font subitement sortir l’exquis du terrible.
Le petit tramway jaune est toujours le même, il a de plus en plus de mal à monter. Il se dit que dans quelques jours ça va crépiter de flashes aux fenêtres qu’il lui reste, qu’il va falloir qu’il en traîne des gros culs. Il se dit aussi qu’il a de la chance. Il pense à son pauvre frère, plus grand et plus beau et plus jaune encore, qui lui, fait la navette entre Guggenheim et Guggenheim.

(À mon ami Ernest Pignon à qui l’expression ˝ faire du lard au musée ˝ est empruntée).

Lisbobo

Posté le 25.06.2008 par martineden
Lisboa.

Pilote automatique réparé. Une semaine sur le Tage. Une semaine de Lisbonne la bien nommée. Les Portugais sont de grands carreleurs, mais de plus grands bâtisseurs encore. Moins à tort et à travers que les Espagnols. Ce sont des bâtisseurs sociologues. Ils n’attendent pas de perdre leurs liens sociaux avant d’essayer de les retisser. La preuve éclatante est leur capitale. Jadis le Tage était une petite rivière. Sur les bords, les fermes étaient reliées par un petit tramway jaune. Les paysans pouvaient ainsi descendre leur récolte jusqu’au port. Puis les rives du Tage se sont éloignées. Alors les Portugais ont construit une grande structure qui va d’une berge à l’autre. La dérive des deux versants étant stoppée, ils s’en sont ensuite servis de pont. C’était un 25 avril…
Tout le long du trajet du tramway jaune ils ont édifié leurs maisons, bien après. Les trottoirs et les rues sont faits de minuscules pavés. Ils ont eu tellement de mal à les tailler, les acheminer et les sertir que quand ils ont fait leur révolution ils n’ont pas pu les jeter. Alors ils ont balancé les œillets qui poussaient entre. C’était aussi un 25 avril…
Quand les Bobos sont arrivés, le grand fléau du vingtième siècle, ils ont eu l’idée de leur réserver le bas de la cité. Les grandes avenues propres au bord de l’eau, les usines rénovées, les musées pour qu’ils fassent leur lard. Pleins de musées surtout. Ils appellent ça Lisbobo.
Eux ils sont restés en haut. La vraie capitale. Celle qui sent la sardine et l’urine. Là où les poubelles ne sont pas ramassées tous les jours, où les voitures ne passent pas si les fenêtres sont ouvertes, où les gens hurlent et font la fête sous le linge des fenêtres. Le Bairro Alto est le logis de ceux qui ne logent pas. Des gens sans aveu, des écumeurs d’aventures, des chasseurs d’expédients, toutes les formes de vêtements et toutes les manières de les porter, les existences en banqueroute, les consciences qui ont déposés leur bilan, ceux qui ont avorté dans leur escalade de la société, les drôles et les drôlesses, les ouvrières et les ouvriers du mal, les scrupules déchirés et les poches percées, les affamés des Tags, les absents du duel social. L’intelligence humaine quoi.
Les moindres latrines sont des chefs-d’œuvre. Les pans de murs, coupés carrément et couverts de rondes bosse ont des attitudes. Les Graffiteurs y ont fait des bas-reliefs devant lesquels on peut rêver. C’est la rencontre de la sauvagerie et de l’orfèvrerie. Ce qui domine c’est l’enchantement. La résultante des difformités accumulées, mystérieusement ajustées est on ne sait quelle beauté citadine. On y sent des préméditations et elles ne sont jamais plus saisissantes que lorsqu’elles font subitement sortir l’exquis du terrible.
Le petit tramway jaune est toujours le même, il a de plus en plus de mal à monter. Il se dit que dans quelques jours ça va crépiter de flashes aux fenêtres qu’il lui reste, qu’il va falloir qu’il en traîne des gros culs. Il se dit aussi qu’il a de la chance. Il pense à son pauvre frère, plus grand et plus beau et plus jaune encore, qui lui, fait la navette entre Guggenheim et Guggenheim.

(À mon ami Ernest Pignon à qui l’expression ˝ faire du lard au musée ˝ est empruntée).

Poissons fuyez !

Posté le 17.06.2008 par martineden
Sao Jacinto.

Le guide nautique à l’usage des navigateurs commence son article concernant Sao Jacinto par :
Attention ! Danger ! Barre à l’entrée du chenal ! Ne pénétrez dans la lagune uniquement par beau temps ! En 1999 un bateau s’y est perdu corps et âme !

Si nous devions écrire un guide nautique à l’usage des poissons, il commencerait ainsi :
Attention ! Danger ! Sao Jacinto est peuplé de psychopathes ! Tournez les nageoires et filez à l’ouest !

Parés les dangers de l’entrée, après une navigation épique pendant laquelle le pilote automatique a rendu son âme, lui, nous pénétrons dans une lagune immense, superbe et désolée. Les chenaux suivent l’ancestral labyrinthe de marais salants aujourd’hui à la retraite. Nous jetons l’ancre devant le village. Autour de nous, sur les digues défoncées, autrefois retenues salines, aujourd’hui promontoires d’autochtones en transes. A peine distinguons nous le rivage. Une sorte de brume, verticale et très serrée, impénétrable, nous le cache. Ce n’est qu’une fois dans l’annexe, près d’accoster, que celui-ci s’écarte, comme un passage dans les limbes d’une cité absorbée. La main crevassée qui éloigne ce que nous reconnaissons maintenant comme un rideau de nylon, comme une toile arachnide distillée des cannes à pêche, nous aide à accoster. Les pêcheurs souriant apparaissent alors et nous signifient que commence le premier acte.

Tous les habitants d’un village, plus tous ceux des alentours, les frères, les cousins, les parents, les enfants, les chiens, affairés à tremper l’hameçon au même moment. Des centaines de personnes, côte à côte, d’un même mouvement de balanciers, en train de taquiner, d’appâter, de trucider. L’agonie des poissons met sur l’escarpement, çà et là, des rougeurs de plaques de sang caillé. La rude pierre marine, diversement colorée, ici par la décomposition d’écailles mêlées à la roche, là par la moisissure, étale par plaque, des pourpres, des verdissements suspects, des éclaboussures vermeilles, comme une idée de meurtre et d’extermination. Il y a du charnier sur cette digue et cette dernière a l’empreinte des agonies accumulées. En de certains endroits le carnage ruisselle sous nos pieds. Le sol est mouillé et il est impossible d’y appuyer l’orteil sans le retirer sanglant. Une rouille de massacre emplit nos narines. Les galets ont des ressemblances de viscères. On croit voir des branchies fraîches ou des poumons pourrissants. De longs fils rouges, qu’on aurait pu prendre pour des suintements funèbres, rayent de haut en bas le granit. L’air retentit de rires, de cris de joie, d’applaudissements, à chaque bête sortie de la mer. L’antichambre de la mort respire le bonheur.

Un spectacle incroyable qui nous ferait rajouter l’avertissement :
Fuyez poissons, vous êtes dans un film de Carpenter !


Le progrès et la connerie...

Posté le 10.06.2008 par martineden
Figueira da Foz

Nous naviguons, depuis notre entrée au Portugal, très près des côtes. On leur rase les moustaches sur la sonde des trente mètres. Les alizés poussent nos fesses avec constance. Finis les chiffres, tout est affaire de nombres. Le vent, vingt-cinq. Le thermomètre, trente deux. L’eau, vingt. Rien d’autre à faire qu’à regarder la côte qui défile, qu’à décrypter langoureusement les signes qui nous dépassent. Les hameaux sous les arbres sont décrépits et vivaces. Les maisons ont des vieillesses de cathédrales. Les ravins étalent pêle-mêle sur leur talus les fougères, les bruyères, les genêts, les oliviers, les orangers, les citronniers. Partout des fourrés, des épaisseurs vertes où sommeille un monde ailé, guetté par un monde rampant. Le long de la mer tout est fauve. Le vent use l’herbe que le soleil brûle. Quelques églises ont un clocher comme un graal de stuc posé la tête en bas. Les bateaux tirés à terre, faute de port, sont arc-boutés sur des rochers. La couleur blanche des voiles de notre navire semble incongrue dans cette palette ocre jaune. Du côté de la pluie et du nord, les eucalyptus ont l’écorce odorante. Les galets, prévenants, ont une peau de mousse. Il y a des murmures, des souffles, de brusques passages de cormorans et de goélands. Le soir, le soleil couchant, radieusement horizontal, éclaire, comme dans un chemin creux tracé entre les vagues, l’arrivée des dauphins s’attardant à jouer de la proue à l’étrave. Les sauvages plages s’enfoncent en ondulant sous la mer. Le bruit du vent, écouté dans ces solitudes donne une sensation de lointain extraordinaire.

Je vous ferais grâce de l’autre versant. Il suffit de fermer les yeux chaque fois que défilent, par intermittence, pour oublier les cités à jamais dortoirs, les raffineries encore chaudes, les autoroutes toujours rentables, les supertankers éternellement pollueurs, les catamarans assidûment laids. Ce qui marche le mieux chez l’homme, c’est sa truelle et sa pioche. Autrefois il bâtissait des temples aux Dieux, maintenant il le fait pour lui. C’est une diminution de sa connerie, et cette diminution s’appelle le progrès.

Et l'autre aussi...

Posté le 03.06.2008 par martineden
Á vous, restés en France, si vous voulez entendre parler portugais ou brésilien. Prenez un arménien, avec un fort accent lyonnais, joueur de oud de préférence, et mettez lui dans la bouche une moule brûlante. Laissez-le s’exprimer. C’est simple et imparable.

En attendant, voici la petite histoire de Povoa do Varzim.

J’avise sur un banc un vieux portugais. Il regarde avec admiration deux jeunes garçons qui jouent au football. Désireux d’essayer ma méthode, bien que n’ayant pas de oud sous la main, je m’approche et engage la conversation. Nous nous comprenons c’est déjà ça. Et comme je lui demande si l’un des deux enfants est de sa famille il me répond :
- Celui de gauche, bien sûr.
Puis après un silence, il enchaîne.
- Et celui de droite… aussi.
Les joueurs portent le maillot du Brésil. Il me dit :
- Celui de gauche a un beau maillot… Et celui de droite aussi.
Tiens ! Serait-ce une coutume locale dont mon guide du parfait explorateur aurait fait l’omission ? Dans ma bouche, la moule me brûle le palais. Je souris pourtant à l’ancêtre qui continue :
- Celui de gauche joue vraiment très bien… Et celui de droite aussi.
Alors là je me lance avant que le mollusque ne refroidisse et que je perde mon accent.
- Pourquoi parlez-vous toujours de celui de droite en premier, pour ensuite dire la même chose de celui de gauche ?
Il prend un air sérieux. Ai-je posé une question qui l’a blessé ? Il répond sentencieusement.
- Mais parce que celui de gauche est Portugais !... Et celui de droite aussi.

Réminiscence, sans doute, d’une époque révolue mais pas si lointaine, où le Portugal pouvait dire :
- Toute cette partie du monde, à droite, est à moi. Et l’autre…
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